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Contrôle coercitif | Une violence invisible
Contrôle coercitif : une violence invisible qui détruit les femmes
Cette année, cela fera 16 ans que l’emprise, les violences faites aux femmes et aux enfants et le système qui ne les protège pas sont des sujets au centre de ma pratique.
J’ai écrit 3 livres sur le sujet : Survivre aux parents toxiques, Stop aux relations toxiques et Sortir de l’emprise et se reconstruire. J’ai animé des centaines de conférences et écrit des dizaines et des dizaines d’articles. J’ai accompagné des milliers de femmes (et quelques hommes). Parmi elles, il y a celles qui lisent sur l’emprise pour comprendre et celles qui lisent pour se tenir debout et se convaincre qu’elles ne sont pas folles. Que ce qu’elles vivent, d’autres le vivent aussi et que ce n’est pas elles le problème. Aujourd’hui, j’écris pour celles qui savent, au fond. Même si elles doutent encore de leur droit à partir, à nommer, à dénoncer. J’écris pour ces femmes que j’admire depuis toutes ces années.
Pourquoi les femmes (brillantes) tombent-elles sous emprise ?
Il existe une idée tenace que l’emprise ne concerne que les femmes fragiles, naïves, bêtes… C’est une croyance fausse et très violente qui alimente le cercle vicieux de l’emprise.
L’emprise n’épargne aucune couche de la société. Des moins favorisées aux plus favorisées, l’emprise ronge les esprits, les corps, les cœurs et les âmes de toutes les femmes, quelle que soit leur classe, origine, couleur de peau ou statut social.
Parmi ces milliers de femmes que j’ai accompagnées, TOUTES sont solides, brillantes, intelligentes. Elles jonglent avec leur carrière, leurs enfants, leur famille, leurs responsabilités. Elles encaissent en pensant que si elles donnent leur amour, ça changera. Elles encaissent parce qu’elles pensent que c’est elles le problème.
Au fil du temps, je me suis rendu compte que le problème dépassait largement le cadre de la relation en elle-même. Le problème est systémique. L’emprise ne vient pas seulement d’un individu manipulateur, mais elle est favorisée par tout un système autour : les normes sociales, les croyances, les mécanismes culturels et parfois institutionnels.
Notre société conditionne les femmes à rester, encaisser, subir. Sortir de l’emprise nécessite d’avoir des moyens financiers et on le sait, ce sont les femmes qui en manquent. À cause des inégalités salariales bien sûr, mais aussi parce que l’organisation de la famille les précarise et les empêche de jouer à armes égales.
Rester dans une relation d’emprise, et donc toxique, n’est pas une question de volonté !
Le contrôle coercitif : une violence psychologique difficile à voir
Aujourd’hui, un terme permet de mieux comprendre ce mécanisme : le contrôle coercitif. Le contrôle coercitif désigne une forme de violence psychologique dans laquelle une personne exerce un contrôle progressif sur l’autre : surveillance, culpabilisation, isolement, manipulation émotionnelle, intimidation… Ce contrôle ne passe pas forcément par des coups ou des violences physiques visibles.
C’est justement ce qui rend cette violence si difficile à identifier. Contrairement à une violence physique qui laisse des traces visibles, le contrôle coercitif agit de manière insidieuse. Il s’installe lentement, par petites touches, jusqu’à ce que la victime doute d’elle-même, de sa perception de la réalité et de sa légitimité à dire stop.
C’est aussi pour cette raison que les femmes victimes d’emprise ont parfois du mal à être crues. Et qu’elles ont, elles-mêmes, beaucoup de mal à nommer ce qu’elles vivent.
L’emprise laisse des traces…
Pendant et après ! Car si être dans une relation d’emprise demande beaucoup d’énergie, en sortir aussi. C’est un peu le serpent qui se mange la queue.
On doute de soi, on croit devenir folle, on ne s’autorise pas à quitter la relation parce que « Comment vont faire les enfants le temps où je ne serai pas là ? ».
On doute de la réalité qu’on perçoit, on rumine en rejouant les discussions à l’infini. Il faut dire que les manipulateurs ne manquent pas de moyens redoutables pour détruire quelqu’un ou obtenir quelque chose de lui.
Parmi toutes les traces que laisse l’emprise il y a :
- la honte : de s’être faite avoir, d’être restée, d’avoir laissé faire, de ne pas avoir compris plus vite…
- la fatigue ou devrais-je dire « les fatigues » : morale, physique, psychologique. Parfois l’emprise a un impact sur la santé et les conséquences sont aussi à prendre en compte pour la sortie d’emprise. L’hypervigilance que les victimes d’emprise mettent en place pour survivre est épuisante. Passer son temps à se demander ce qu’on doit faire pour éviter les crises, ce qu’on aurait dû faire ou encore comment ne plus tomber dans les crises demande une énergie folle.
- la perte d’estime de soi : l’emprise abîme l’estime et la confiance en soi. À force de se faire traiter comme une moins que rien, on finit par croire qu’on en est une. Le manque d’estime de soi a un impact sur nos capacités à se mettre en action, à prendre des décisions, à initier des changements…
Ce ne sont que quelques exemples de l’effet dévastateur de l’emprise. Si on ne l’a pas vécu, on ne peut pas vraiment s’en rendre compte. Et j’invite celles et ceux qui ne l’ont pas vécu à s’abstenir de commentaires désobligeants.
Pourquoi le contrôle coercitif est-il encore minimisé ?
Bien qu’on en parle beaucoup depuis plusieurs années, le système n’a pas suffisamment changé pour que l’emprise soit considérée comme une cause publique. Pourtant, politiser l’emprise est essentiel. Tant que ce ne sera pas fait, le système continuera à produire des schémas de domination qui mettent sous emprise.
Reconnaître que l’emprise est monnaie courante voudrait dire qu’on sort de l’image du mec bien, du « bon père de famille », d’un système basé sur les rapports de domination.
De plus, le contrôle coercitif laisse peu de traces visibles. En tout cas pour celles et ceux qui ne croient qu’à ce qu’ils voient. Pour les autres, les traces sont claires. Mais trop peu de personnes font l’effort d’interroger leurs préjugés, de déconstruire leurs croyances et de croire les femmes.
Quelle que soit l’emprise, c’est le même mécanisme. La victime n’y croit pas et elle a du mal à s’avouer qu’elle est dans un système d’emprise.
L’emprise existe, même quand elle ne se voit pas
Aujourd’hui, après 16 ans de recul, je peux dire que l’emprise existe bel et bien. Le terme pervers narcissique est remis en question, pourquoi pas… Mais l’emprise, ou contrôle coercitif, continue à faire des dégâts sur les femmes et sur les enfants.
Chaque jour, en consultation, je reste effarée par des décisions judiciaires incompréhensibles. Pourtant, on a expliqué, écrit, participé à des émissions et animé des conférences.
Je ne sais pas comment il faut le dire pour qu’enfin des mesures soient prises et que les victimes soient entendues.
Mais une chose est sûre : nommer le contrôle coercitif, c’est déjà commencer à rendre visible ce qui a trop longtemps été ignoré !
Si ces mots résonnent pour vous, mes livres peuvent aussi être un premier pas pour comprendre l’emprise et commencer à s’en libérer :
